Vendredi 11 juillet 2008
    
    Elle est pas chouette la vie dans l'open space de cette entreprise informatique multinationale !  Avouez que ça fait envie.

     Comme le précise délicatement la légende de la photo, "contrairement aux sièges de Londres ou de la Silicon Valley, les cloisons sont inexistantes dans les open spaces parisiens"...

    Sympa, ça ! Comme ça, si quelqu'un se mouche ou éternue, il en fait profiter tout le monde: chouette, congé-maladie pour tous ! Et puis si votre petit/e ami/e vous appelle en urgence au boulot au choix, au sujet du marmot / de votre w-end en amoureux / de votre divorce en instance, vous vous sentez complètement libre de votre réponse. Encore plus fort si c'est un appel professionnel et qui vous vous faites engueuler : encaisser et serrer les dents. A moins que vous aimiez associer vos collègues à vos tracas quotidiens. D'un autre côté, si tout le monde fait ça, bonjour l'ambiance ! Je préfère encore un bar sur la Cannebière (1) .

   Trêve de plaisanterie. Tout cela pour revenir à la loi scélérate votée mardi dernier qui porte à 235 jours voire à 282 jours (sic!) annuels, le temps de travail des salariés au "forfait-jour" (un "forfait-jour", c'est un truc sympa qui permet à votre patron de vous faire bosser jusqu'à 13 heures par jour), c'est-à-dire essentiellement des cadres mais pas seulement (et je précise au passage que je ne suis pas cadre pour éviter tout soupçon de corporatisme). Il était intéressant ces derniers jours de glaner les réactions des premiers concernés, sur le site du Monde. fr par exemple. Et encore dernièrement ce matin en réaction à l'excellent article d'Olivier Bonnet sur le sujet.
   Sur le site du Monde, les réactions (négatives) ont été si nombreuses que la rédaction en a fait un article à part entière. Je le donne en lien ici, mais comme il sera sans doute bientôt réservé aux seuls abonnés, voici quelques réactions parmi les plus significatives :

       Bob Arctor: "Je fais partie d'un groupe qui emploie plus de 4 000 personnes dans le monde, et au moins 1 000 en France. Je travaille au siège qui compte et qui comptera probablement toujours moins de 50 salariés (donc considéré comme une PME). Aucun syndicat n'y est présent. Tout le monde travaille en tant que cadre et est donc, jusqu'à maintenant, soumis au forfait de 218 jours. Tout le monde a découvert avec surprise ce matin que nous travaillerons 17 jours de plus par an, par "décret présidentiel" - je dis décret, car malgré le fait que cette loi ait été votée, elle a été initiée par le président lui même).  Je suis très inquiet de ce qui va se passer. Aurais-je encore l'envie d'avoir des enfants si je ne peux profiter d'eux les jours fériés. D'ailleurs, que feront nos enfants le 14 juillet ou le 15 aout ? A Noël, ouvriront-ils les cadeaux tous seuls ? Faudra-t-il payer une nourrice ? Bonjour pour le pouvoir d'achat ! Cadres, nous aussi, mobilisons-nous !"

 
       Yann Degat, informaticien: "Il est certain que la plupart des SSIIs vont rapidement signer des accords intraentreprise afin de faire sauter ces RTT. Or au quotidien, les salariés sont souvent informés des négociations salariales une fois les accords signés. Dans mon entreprise, ça a été le cas deux fois : désormais, un jour de congé maladie d'une journée supprime automatiquement un jour de RTT (partant du principe qu'un congé maladie ne peut être comptabilisé dans les 218 jours travaillés.) De même, suite à une fusion entre trois entités qui avaient un nombre de RTT différent, il y a eu harmonisation. Si jamais je devais me retrouver dans la situation où il me faudrait poser un jour de congé pour profiter d'un jour férié, je pense que je sauterais rapidement le pas vers une activité en freelance."

       Kevin Najoir: "Quel fabuleux tour de prestigidateur ! On retire les RTT aux cadres qui deja travaillent en moyenne 50 % de plus que les employés; Soit.  Mais on ne verra jamais l'ombre d'une augmentation. Petit exemple concret : en 2007, Monsieur X bénéficie de 50 000 euros brut sur son contrat pour 218 jours travaillés. En 2009, un nouvel entrant (supposons à poste et conditions similaires) bénéficiera de 50 000 euros pour 230 ou 240 jours travaillés. On n'a rien changé, mis à part le nombre de jours que ce salarié cadre devra à l'entreprise et qui a augmenté sans aucune contrepartie. Je suis POUR payer plus celui qui souhaite bosser même 360 jours par an; mais faire du régime légal un maximum pour un cadre, c'est tout simplement assouplir la législation en faveur de l'employeur. Aucun cadre ne touchera plus. Arretons le cinéma. J'ai toujours incliné à penser que la distinction cadre/ non cadre était une grande supercherie à la française. Le législateur semble pousser le bouchon trop loin. Autant devenir non cadre et payé à l'heure; on y gagnerait sans doute à moins de gagner plus de 60 000 euros brut / an. Or les 3/4 des cadres gagnent moins..."
 
      Nicolas Desson: "
Ha ! Déjà du temps du fameux slogan "travailler plus pour gagner plus", les cadres se sentaient bizarrement étrangers à une telle maxime. Payés au forfait avec quelques RTT à condition de ne pas chipoter sur les horaires, les mesures "miracles" des heures supp ne leur firent ni chaud ni froid. Mais là, c'est le pompon ! Il y avait le rachat des RTT à 25 % de plus, mais voilà, sans doute gagnent-ils déjà trop. Maintenant, ce sera 17 jours de plus payés 10 % de plus... Quand on calcule ce que cela représente en compensation de la perte des jours fériés, ça fait sourire... un peu jaune. Evidemment, le gouvernement va taxer ses opposants d'alarmistes. Mais on voit déjà venir les coups bas : un jour férié = une RTT obligatoire par exemple, ou bien une journée non payée, car après tout, ce n'est pas un jour chômé ! (...) En attendant, les patrons sont contents. N'est-ce pas le principal, mon cher Nicolas ?"

        Et en commentaire au post d'Olivier Bonnet, le témoignage édifiant de Mooglaï: "(...) C’est encore pire que 235 puisque le plafond devient négociable par entreprise avec un max à 282 jours (52 dimanche, 30 jours de congés, samedi compris [i.e. samedis travaillés! ndlr.] et le 1er mai). Certaines boîtes vont faire passer n’importe quoi sous prétexte de crise et de pression des grosses boîtes clientes. Le problème, c’est que dans les entreprises, les cadres (dont je suis) ont tous plus ou moins l’espoir de monter à l’échelon du dessus et savent que la moindre vague les collera au niveau 0 pendant 10 ans ou plus. Et puis la CGC, c’est des bisounours, y’en a pas un seul pour proposer l’éventualité du début d’une once de grève. Non mais vous croyez vraiment qu’une usine serait encore en état si on disait aux ouvriers qu’ils vont travailler 17 jours de plus par an (et donc avoir 17 jours de congés de moins puisque l’année n’est pas extensible), qui plus est pour seulement quelques dizaines d’euros ? En effet, 10% supplémentaires sur ces 17 jours soit, mais ces 17 jours sont déjà payés puisqu’actuellement ce sont des RTT et des jours fériés, ce n’est donc que le reliquat de 10% que les cadres vont toucher en plus. Et quand bien même ça serait payé 10 fois plus, le salaire ne fait pas tout. Bref, j’attends encore un mot d’ordre de la CGC ou de la CFDT cadres mais je crois que je peux me toucher encore longtemps... Ca fait 2 jours que j’arrête pas d’expliquer mais ça a pas l’air d’émouvoir grand monde, ça fait plaisir de travailler avec des esclaves..."


  Que conclure de ça, nous qui ne sommes pas cadres:

  1. Comme l'écrit O. Bonnet, ce serait une grave erreur, sous prétexte que 52% des cadres auraient voté Sarkozy et qu'on associe parfois le mot "cadre" à privilèges et gros salaires, ce serait une grave erreur de ricaner ou d'ironiser, sur le mode du "bien fait pour leur gueule!" C'est le rêve du sarkozysme de diviser pour régner. La conjonction des luttes qui doit se produire un jour devra tous nous réunir: rmistes, employés, chômeurs, cadres, ouvriers, etc. etc. C'est tout le salariat qui aujourd'hui est réduit en esclavage. Dans le secteur public (ou ce qu'il en reste) non plus, c'est loin d'être rose (j'y reviendrai une autre fois).

  2. Le mot cadre est un mot très élastique qui englobe de larges pans de la classe moyenne. La définition des professions englobées par cette loi est d'ailleurs appelée à s'étendre de l'aveu-même du gouvernement !! Sur les forums, une personne gagnant 1700 euros par mois se disait concernée par cette loi. Imaginez le taux horaire de rémunération sur une base de 235 jours avec des journées de 13 heures maxi !

  3. Il ne s'agit sûrement pas de mettre seulement fin au 35 heures et aux Lois Aubry. D'abord parce que les flexibilités qu'elles ont introduites en échange de la réduction du temps de travail (annualisation du temps de travail, par ex.) restent en vigueur (au passage: quelle arnaque cette histoire ! Les 35 heures étaient un compromis et il n'en reste plus que l'aspect négatif pour les salariés). Ensuite, parce que cette loi va bien au-delà d'un retour aux 39 heures hebdomadaires. Elle mènent à la disparition de toute référence nationale à une durée légale du travail. Parisot et Devedjian l'avaient rêvé, cette "chattemite" (© Bayrou- min.3'24) de X. Bertrand l'a fait !


   (1) bon je sais, c'est autrement pire encore dans les call center qui sont au secteur tertiaire ce que les camps de concentration sont aux prisons... A ce propos, en bonus, la page d'auto-célébration d'un blog de fans (?! ça existe ?) d'Alice (la boîte de télécom, pas ma voisine) en visite au mirifique et convivial (!) centre Hotline de Bordeaux: ça vaut le détour !

  AJOUT (15h44): Sur le site de Slovar, d'excellents morceaux choisis du débat à l'Assemblée Nationale qui a mené au vote de cette loi infâme. Où l'on voit la mauvaise foi crasse et la malhonnêteté intellectuelle de Xavier Bertrand.
Par fer - Publié dans : Société
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