Lundi 21 juillet 2008

    En guise de prolongement à un précédent article sur le démantèlement des services publics, à l'occasion de la probable prochaine privatisation de la poste, je voudrais prolonger la réflexion par une évocation des conséquences concrètes de ces politiques. J'ai choisi délibérément l'exemple du téléphone.

    C'est un très bon exemple car c'est celui que citent spontanément tous ceux qui nous expliquent que les privatisations  sont un formidable progrès pour le consommateur. Sarkozy l'a encore cité pendant la campagne présidentielle de 2007 comme preuve de leurs bienfaits.

    Et je ne vais certes pas pleurer sur France Télécom, monopole d'Etat, qui, au milieu des années 1990, nous facturait la minute avec l'étranger à 80 centimes d'Euros tout en augmentant constamment l'abonnement et le tarif des appels locaux. -- en y mettant un bémol cependant: à cette époque, la logique de rentabilité commerciale avait déjà pris le dessus... Pour évoquer le service public, le vrai, il faudrait en fait remonter aux années 1980 quand les appels locaux étaient illimités pour une somme fixe dérisoire.
   
Une vraie concurrence dans le domaine des opérateurs téléphoniques peut donc avoir des effets bénéfiques pour le consommateur (ex. classique: le faible coût de l'abonnement ADSL en France) et cela malgré les ententes avérées entre opérateurs et condamnées par la justice qui ont sérieusement écorné le mythe de la "concurrence libre et non faussée".


  Mais quid des réseaux téléphoniques ?
Que signifie la privatisation pour les réseaux téléphoniques ?


  1. Pour le téléphone portable, cela implique autant d'antennes relais que d'opérateurs: trois en France donc trois réseaux distincts d'antennes-relais: leur nocivité n'est plus à démontrer (cf. l'association de lutte contre la pollution des ondes:  Robin des Toits) sans parler de l'aspect esthétique... On parle même actuellement d'un 4e réseau ! Bonjour, la forêt d'antennes !
--- ça me rappelle un séjour en Angleterre au début des années 1990 (avant l'invention du portable): il y avait trois types de cabines téléphoniques dans la ville et naturellement avec chacune leur propre type de carte de téléphone.


  2. Pour le téléphone fixe: à l'occasion de la privatisation, on peut dire qu'Orange (ex-France Télécom) a effectué un véritable hold-up sur le patrimoine national. Et je trouve absolument incroyable que personne n'ait jamais protesté contre ce fait.
    De 1920 à 1980, des milliers d'élus locaux ont bataillé pour faire venir le téléphone dans leur commune, l'état et les départements ont dépensé des milliards pour relier la moindre commune rurale, la moindre fermette isolée au réseau national, tout cela avec nos impôts, avec la richesse de notre travail, tout cela pour qu'à la fin, un opérateur privé se retrouve détenteur de facto de notre patrimoine ???!! Question: le groupe Orange a-t-il versé le moindre centime à l'Etat en compensation des dizaines d'années d'investissement public dans le domaine ??!!

    Pour moi, cette dilapidation fait partie des plus grande violences silencieuses faites aux citoyens français depuis une quinzaine d'années !
(et attention, ce n'est pas fini: qu'en sera-t-il du réseau ferré par exemple ? Privé au XIXe siècle et sauvé de la ruine par l'Etat au XXe siècle).


   3.
Et je voudrais terminer en évoquant les conséquences en milieu rural et plus globalement en terme d'aménagement du territoire de cette appropriation du réseau.

   Sur le papier comme dans tout, on nous explique que privatisation ne veut pas dire fin de toute régulation, qu'à la notion de service public, on substitue la notion de "service universel" qui obligerait les nouvelles entités privées à respecter un cahier des charges minimum en terme de service aux usagers (dans le domaine des télécoms, on a donc créé en 1996 l'ART, Autorité de régulation des Télécommunications devenue désormais ARCEP, Autorité de régulation des communications électroniques et des Postes -- tiens, tiens, voici donc la Poste intégrée en douce au processus...). --- ici une bonne chronologie marquant les étapes législatives de ces processus, ici un texte théorique cherchant à justifier sur le fond l'idée-même de privatisation des services publics en posant le principe d'une dissociation entre réseaux et opérateurs.

       Dans la réalité, le réseau terrestre téléphonique français est dans un état pitoyable.

   Faites l'expérience: allez dans le Massif-Central cet été, si possible sur une route départementale ou communale, et regardez les lignes de téléphone.
   Rien ou presque n'a été fait pour un entretien durable des lignes depuis 15 ans ! Les arbres poussent au milieu des lignes, les poteaux en bois pourrissent sur pied...

   Quand les riverains appellent les dérangements, ils tombent sur une opératrice anonyme située à l'autre bout de la France (voire à l'étranger) qui leur explique qu'il n'y a pas de problème ou que "l'on va s'en occuper" (si on ne tombe pas simplement sur un message pré-enregistré qui vous explique qu'en raison d'un grand nombre d'orages, il pourrait y avoir des perturbations dans la région, alors même que le dernier coup de tonnerre remonte au mois précédent ! -- sic ! Situation vécue !)...
     Le top, c'est quand on vous dit carrément que, si vous êtes propriétaire, c'est à vous de couper les arbres qui touchent la ligne de téléphone... Euh, pardon Madame, c'est à moi de faire de la varappe à 1600 m d'altitude et à me suspendre entre deux rochers pour jouer au joyeux bûcheron ??! Vous êtes sûre? Silence gêné de l'opératrice Orange...

   Après plusieurs appels et protestations parfois même des autorités locales déboule une entreprise de sous-traitance qui se contente de faire du rafistolage: hop! hop! un peu de sparadrap! Une branche sciée et c'est réparé.... jusqu'à la prochaine coupure.

  J'ai retrouvé un témoignage identique (avec photos) par une simple recherche rapide. Je suis convaincu qu'il y en a des milliers d'autres. Certains usagers ruraux, souvent isolés et âgés, restent parfois un mois sans téléphone. Que se passerait-il en cas d'urgence médicale vitale (je précise qu'il y a encore des coins hors couverture GSM) ? Que signifie le développement du très haut débit en Région parisienne à l'horizon 2010 si, en France profonde, on ne peut même pas proposer le service de base que l'on fournissait en 1970 ?

   Qui osera dire que la privatisation ne constitue pas dans ce cas précis une régression sans précédent ? Un renoncement à une mission régalienne fondamentale de l'Etat ?

  Jeu : sur la photo ci-dessus, au milieu du fouillis, saurez-vous détecter la ligne de téléphone ?
Par fer - Publié dans : Economie
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