Tout autant que l'inquiétante anémie d'une gauche française balkanisée, l'étrange mutation du principal parti de la droite française ne laisse pas d'inquiéter.
Depuis 1945, la démocratie chrétienne puis le gaullisme avaient rendu consensuel, à droite de l'échiquier politique, un socle minimal de valeurs fondées sur l'idée de partage, de solidarité
et de sens de l'intérêt général.
Une
brillante étude a rappelé récemment que le premier RPR de Chirac se réclamait dans les années 1970
d'un
"travaillisme" à la française, fustigeait le néo-libéralisme du gouvernement Barre, ajoutant même dans une interview de 1977:
"l'inspiration sociale-démocrate est proche du projet
gaulliste" (deux ans avant l'arrivée de Margaret Thatcher au pouvoir en Grande-Bretagne ! ).
Comme le montre
ce même papier, depuis les années fondatrices 1980-83, le néo-libéralisme a peu à peu
conquis le terrain à droite du moins sur le plan économique (Balladur étant archétypal de ce point de vue).
Mais il y avait alors un hic: ce nouveau corps de doctrine était, au départ, profondément impopulaire en France. L'éternel et malheureux candidat libéral Alain Madelin en sait quelque chose.
Le Chirac de
1988 aussi. Le Balladur de
1995 itou.
Rétrospectivement, la double Présidence Chirac et sa duperie originelle (la fameuse "Fracture sociale") apparaissent non plus comme la fermeture de la parenthèse libérale à droite mais
plutôt comme une digue fragile qui a éclaté sous les coups de butoir du sarkozysme.
La mutation sarkozyste apparaît non seulement comme une victoire des néo-libéraux d'inspiration américaine comme le montre très bien
cette étude d'une fondation proche du PCF (étude prémonitoire puisqu'elle annonce début 2006 une victoire
probable de cette nouvelle droite en 2007) mais aussi comme une éradication des derniers vestiges d'inspiration gaulliste au sein de l'UMP (sauf à considérer que l'agitation rhétorique "guainiste"
de Sarkozy est un héritage gaulliste).
On pourrait en citer plusieurs exemples: l'alignement sur les Etats-Unis, la nouvelle conception partisane de la fonction présidentielle ou la renonciation au rôle inspirateur de
l'Etat par la privatisation à outrance et la fin de la politique d'aménagement du territoire... Quel symbole que
ce démantèlement massif de régiments au coeur de la Lorraine qui, de Barrès à
de Gaulle, inspira tant la mystique patriote de la droite française !
Il est frappant aujourd'hui, quand on va sur les quelques sites d'inspiration gaulliste (à commencer par le premier d'entre eux,
le blog de Nicolas Dupont-Aignan), de constater combien nombre d'articles auraient pu être écrits, à quelques nuances près, par la gauche voire la gauche de la gauche.
Quelle étrange ironie de l'histoire !
Frappant aussi de voir tant et tant d'hommes de droite ancrés dans une certaine tradition française, s'être livrés avec autant de facilité à ce nouvel air du temps.
Ces séguinistes des années 1990, que sont-ils devenus ? Quand on pense que François Fillon en était un des chefs de file, lui qui déclarait encore en 1999 préférer "
la droite
républicaine et sociale à la droite libérale" (
voyez cette archive INA qui vaut le
coup !).
Et
même Villepin auquel certains se raccrochent désormais: sans revenir sur les CPE, CNE et autres
joyeusetés ultra-libérales, c'est tout de même son gouvernement qui a décidé de la privatisation des autoroutes et de la fusion GDF-Suez ! Alors, certes, il tenait tête à Bush. Il avait certes ce
panache-là que je ne lui dénie pas.
La vérité, c'est qu'une certaine culture de droite est en train de disparaître, ce en quoi le sarkozysme incarne bien une forme de rupture, une forme de modernité. Mais une de la pire
espèce: mépris pour la haute culture, individualisme prédateur et technicisme à outrance, glorification de seules valeurs de la réussite entrepreneuriale. Un monde peuplé de pseudos
self made
men et de
winners (
comme le dissèque très bien Mona Chollet).
C'est ainsi que François Bayrou qui, dans l'ancien temps, au siècle dernier (!), serait devenu légitimement, un jour ou l'autre, le chef de la droite de gouvernement (comme le lui avait
prédit, paraît-il, François Mitterrand lui-même), apparaît aujourd'hui comme un rebelle isolé ou un imprécateur aigri (
d'aucuns parlent joliment de "centrisme tribunicien") que tournent en dérision les armées
d'opportunistes ayant rejoint le sarkozysme.
Quelle misère...