Il est éminemment symptomatique de notre époque de voir s'abîmer dans le puits sans fond des disputes identitaires un journal comme
Charlie Hebdo dont la première
mouture est née dans l'effervescence gauchiste des années 1970. Comment en est-on arrivé là,
se demandait hier Daniel
Schneidermann ?
A mon sens, deux des principales façons de s'affirmer dans le champ public sont l'appartenance de classe et la revendication communautaire.
La première renvoie aux combats qui, des Lumières au socialisme, en passant par les Révolutions américaine et française, ont visé à l'abolition des privilèges hérités de l'Ancien
Régime, à l'émancipation des classes laborieuses, aux combats pour la justice et la réduction des inégalités sociales.
La seconde, en réaction au délitement des systèmes et valeurs traditionnelles (religion, sociétés paysannes et patriarcales) et aux bouleversements induits par la longue
domination/oppression de l'Europe sur le reste de la planète, renvoie aux luttes identitaires de groupes (linguistiques, culturels, religieux, ethniques, régionaux, "sexuels" même) pour
lesquels la priorité absolue n'est plus (ou n'est pas encore) l'émancipation économique et sociale mais la possibilité d'affirmer et/ou de promouvoir une identité propre, définie par un certain
nombre de critères différenciateurs plus ou moins contraignants, plus ou moins difficiles à remplir (preuves d'hérédité, de conversion, de naturalisation, du respect de tel ou tel code
symbolique, etc.).
Il est impressionnant de constater combien les revendications identitaires prolifèrent en France (et
en Europe !) depuis
une quinzaine d'année au point de reléguer au second plan les questions économiques et sociales.
Ainsi, des gens qui autrefois auraient combattu ensemble, s'affrontent bruyamment autour de stigmatisations religieuses ou raciales ("Siné est-il ou non antisémite ?") tandis que nos
nouveaux aristocrates arrogants (Jean Sarkozy "
modèle des jeunes" et sa fiancée "Darty") se retrouvent dans la position de la
pauvre petite victime.
Loin de moi de vouloir nier à toute revendication identitaire sa légitimité (et il faut évidemment en tenir compte dans un futur programme électoral de l'opposition) mais j'avoue que leur
multiplication me paraît totalement improductive. Je dirais même, en reprenant de vieilles grilles de lecture marxisantes, qu'elles pourraient s'avérer les meilleures auxiliaires des classes
dominantes pour mieux diviser les opinions publiques et justifier le maintien de leur domination.
Bref, pour simplifier et pour bien me faire comprendre, si un ouvrier musulman et un ouvrier juif se sentent musulman ou juif avant de se sentir partie prenante du même "prolétariat", c'est
tout bon pour leur patron qui ne risque guère la grève générale et qui pourra même jouer sur les inimitiés de l'un envers l'autre.
Voilà pourquoi ces questions identitaires pourraient devenir un piège mortel pour la gauche en 2012 comme elles l'ont déjà été partiellement en 2007
(1).
Et on peut penser qu'un Sarkozy discrédité par sa politique économique et sociale ne se gênerait pas de raviver cette corde sensible, si payante électoralement.
AJOUT 1/08: (1) Il se trouve justement que Badiou dénonce ce piège appliqué à sa propre personne dans le Libé d'aujourd'hui. Badiou n'est pas vraiment ma tasse de thé mais il illustre bien sur ce coup ce que j'appelle le
"piège identitaire".