La gauche française modérée déteste le principe du chef. Ce n'est pas nouveau.
Les raisons en sont profondes.
J'en vois deux essentielles :
1. Ses profondes racines républicaines (le socialisme français à l'image de Jaurès est profondément républicain) lui rappellent que les "chefs" ont été les ennemis mortels
de la République de Napoléon Ier à Pétain, en passant par Napoléon III et les
velléités d'un Mac-Mahon ou d'un
Général Boulanger. Quant au De Gaulle de 1958, il a été constamment soupçonné voire accusé de remettre
en cause la démocratie. On se rappelle ainsi le fameux pamphlet de Mitterrand contre de Gaulle publié en 1964 et intitulé
Le Coup d'Etat permanent. On retrouve d'ailleurs dans cet ouvrage bien des critiques adressées actuellement à Nicolas Sarkozy.
2. Sa distanciation vis-à-vis des communistes. La gauche française socialiste s'opposa avec force aux
21 conditions posées par Lénine en 1920 pour adhérer à la IIIe Internationale qui posaient comme principe la nécessité d'une minorité agissante radicale, capable de guider le
prolétariat et qui interdisaient par avance les éventuels avis divergents au sein du futur mouvement (le fameux
"centralisme démocratique").
Léon Blum déclarait ainsi au Congrès de la scission entre communistes et socialistes :
"
Quel sera le nouveau parti que vous voulez créer ? Au lieu de la volonté populaire se formant à la base et remontant de degré
en degré, votre régime de centralisation comporte la subordination de chaque organisme à l'organisme qui lui est supérieur ; c'est au sommet un comité directeur de qui tout doit dépendre,
c'est une sorte de commandement militaire formulé d'en haut et se transmettant de grade en grade, jusqu'aux simples militants, jusqu'aux simples sections."
Les dérives du culte de la personnalité (Staline en URSS, Thorez en France) ont achevé de dégoûter le parti socialiste de ce genre de fonctionnement. En outre, de nombreux orphelins du
communisme officiel ayant
choisi de rejoindre le parti (le parti socialiste des années 1930 à nos jours compte un nombre conséquent
d'anciens trotskystes en déshérence), cette opinion n'a fait que se renforcer dans ses rangs.
Sur le principe,
j'ai beaucoup d'affection pour cette manière de voir.
Si au XXe siècle, elle a pu apparaître comme paralysante et peu efficace au fur et à mesure que gouverner les Etats a demandé des compétences de plus en plus techniques et des
décisions de plus en plus rapides. Au point que le terme de "régime parlementaire" est devenu en France synonyme d'incompétence et/ou de paralysie. Sans parler de la façon dont on ridiculise (sans
doute à juste titre) la manière de fonctionner d'un parti comme
Les Verts.
Avec le concept de "
démocratie participative", popularisée par Ségolène
Royal mais déjà expérimentée ici ou là à l'échelle locale, cette façon de voir me semble, pourtant, retrouver une nouvelle modernité.
Cela correspond, d'abord, à une demande sociale: notre société toujours plus individualiste conteste également avec plus de virulence toute autorité qui ne lui paraît pas légitime
(sans doute un héritage de 68). Le niveau d'éducation et d'information progressant, de plus en plus de citoyens demandent à participer personnellement à la vie publique et à prendre part aux
décisions qui les concernent. Et Internet ne joue pas un petit rôle dans ce processus.
Comme dans le fameux principe du Web 2.0, les réseaux s'étendent, l'interactivité est de mise. La demande pour un fonctionnement plus horizontal (opposé à la verticalité du pouvoir
traditionnel) des relations sociales va croissante.
Concrètement, en terme de réforme de l'Etat, deux grandes transformations
seraient, à mon sens, un préalable à l'émergence de cette nouvelle démocratie plus horizontale :
a) adopter un
régime parlementaire rationalisé (i.e. permettant la formation de majorités stables mais avec une dose significative de proportionnelle). Le Chef de l'Etat
retrouverait un rôle plus effacé, mais à forte charge symbolique (i.e. "au-dessus des partis"). Certains font
même mine d'aller plus loin encore...
b) passer du principe de décentralisation à une
vision plus fédérale. Le Sénat, sur le
modèle
allemand, deviendrait la chambre représentative des régions de France dont les compétences seraient encore étendues.
Il va sans dire que la campagne Sarkozy 2007, ciblée notamment sur certaines catégories de personnes âgées et/ou faiblement insérées dans la nouvelle société, a choisi l'option
inverse, de manière même caricaturale: principe du chef réaffirmé, volontarisme martelé à outrance, verticalité assumée (que n'avons-nous pas raillé la ringardise de son site web et de sa
pitoyable NSTV !)
Eh bien, vous savez quoi ? Rira bien qui a ri le dernier !
Nicolas Sarkozy le ringard 1.0 a gagné l'élection présidentielle !
Mieux: les deux réformes ou réformettes de la Constitution de la Ve depuis 2000 n'ont fait que renforcer la présidentialisation du régime, notamment en
instituant le quinquennat avec inversion du calendrier (la présidentielle précédant l'élection de l'Assemblée Nationale) !
J'en viens donc enfin à mon sujet du jour:
Le PS doit-il ou non se présidentialiser ?
La réponse se déduit de ce que je viens d'exposer :
1. Le PS doit
proposer une alternative à moyen terme au régime néo-bonapartiste que nous subissons actuellement. Dans le programme pour 2012 par exemple. Cette perspective
d'alternative sera conforme à son histoire et, à mon avis, en phase avec les aspirations de nombre de nos concitoyens (
cf. supra). Elle est, enfin, - et ce n'est pas négligeable pour 2012-
totalement partagée par bien des anti-sarkozystes, notamment par les militants du Modem.
2. Le PS
n'a pas d'autre solution à court terme que de se présidentialiser sauf à perdre 2012 pour les mêmes raisons qui lui ont fait perdre 2007. Il peut au passage y perdre
son âme, c'est ce que semblent craindre une partie des militants et dirigeants (certains se rappellent sans doute combien Mitterrand n'a pas tenu ses promesses de réforme, une fois arrivé au
pouvoir). Mais j'estime que ce risque doit être assumé vu l'impérieuse nécessité de se débarrasser au plus vite du fléau sarkozyste.
C'est la raison pour laquelle je trouve détestables les récentes déclarations de Pierre Moscovici selon lequel la présidentialisation serait
une sarkozysation du PS. Outre le fait qu'elles sont probablement dictées par de sombres considérations
tactiques (
du genre: comment garder au "chef" (= DSK) toutes ses chances pour 2012 ?), elles font mine de croire que les tares du régime ne sont imputables qu'à la seule personne de
l'actuel président.
Alors qu'en fait, Sarkozy n'a fait qu'utiliser au mieux les règles du jeu de la Ve République révisées en 2000 avec, soit dit en passant, la bénédiction de Lionel Jospin lui-même.
Le régime institutionnel actuel qui fait de l'élection présidentielle l'élection reine, qui fait disparaître la possiblité d'alternance par le biais d'une législative (le miracle de 1997
n'est plus possible) et qui accélère terriblement le tempo de la vie politique, ne laisse pas d'autre choix que la présidentialisation.
C'est
difficile à admettre sur le principe, mais c'est la triste
réalité.
Illustration: caricature anglaise (source ici) de 1869 montrant un Napoléon III grabataire amené, en douce, à rétablir une
forme de régime parlementaire (symbolisé par la jeune femme) sans vraiment s'en rendre compte.
EDIT (16h15): Mais il commence à me gonfler ce Mosco. Je cite, relayé en gros titre par Le Point.fr :
"Je suis un dirigeant socialiste depuis longtemps. Cela fait 11 ans - allons disons 5 ans, 6 ans -, que le PS n'a pas produit une idée nouvelle". Il le veut
le paquet des 21 contributions dans la tronche ?! + les tonnes de bouquins publiés à commencer par les derniers de Delanoë et Royal ?! (sans même parler de Larrouturou). Je ne dis pas que ce sont des chefs d'oeuvre mais de là à reprendre les clichés umpesques sur le désert socialiste... Pierre, pitié, c'est les vacances: repars donc en Corse !