Comme souvent quand nous sommes confrontés à une crise internationale, particulièrement si elle produit dans une région peu connue que seuls quelques spécialistes sont capables d'analyser,
la grille de lecture du conflit est avant tout
guidée par des schémas généraux où l'appartenance politique et sans doute l'âge jouent un rôle fondamental.
Ainsi, dans cette affaire russo-géorgienne, j'ai été frappé de constater que nombre de commentateurs approuvent le comportement de la Russie avant tout par
anti-américanisme voire anti-sionisme. La Géorgie
étant un fidèle allié des Etats-Unis, sollicitant son entrée dans l'OTAN, recevant l'aide de conseillers et de logistique américaine sur son sol etc. est classée
a priori dans le camp des
adversaires. Donc, en toute bonne logique, on approuve la Russie d'avoir stoppé l'arrogance et l'agressivité de ces Américains aux-petits-pieds que seraient les Géorgiens.
A l'autre bout de l'échiquier, on retrouve nos américanophiles habituels, notamment
lecteurs et
rédacteurs du Figaro, qui voient dans la Russie, mâtinée de KGB et de nostalgie de l'URSS,
une des excroissances de ces forces du Mal dans lesquelles on retrouve pêle-mêle l'Iran, la Corée du Nord, l'ex-Irak de Saddam, Al-Qaïda, Cuba...
Et puis l'âge joue sans doute aussi un rôle: il y a ceux suffisamment âgés pour bien se rappeler la délicieuse époque des SS20, des chars soviétiques à Berlin-Est, de la répression en
Pologne et autres joyeusetés soviétiques.
Il y a les autres pour lesquels tout cela n'a été qu'un chapitre de révisions pour le bac, pour lesquels ce qui compte vraiment en 2008 c'est le conflit du Proche et Moyen-Orient, le
prétendu "choc des civilisations" instrumentalisé par les faucons bushistes de Washington, etc.
Je me sens moi aussi prisonnier en partie de ces tropismes mais aussi partiellement
décalé
vis-à-vis de ce que sont d'habitude mes familles de pensée, notamment pour des raisons personnelles qu'il n'y a pas lieu d'exposer ici.
Voici brièvement comment je vois les choses :
1. Le conflit local en Ossétie est complexe, bourré de chausses-trappes pour observateurs étrangers pressés et non locuteurs des langues locales. Il vaut mieux donc s'abstenir de
prendre position. On ne sait même pas clairement si l'Ossétie du Sud est vraiment historiquement "ossète". Certains Géorgiens semblent même prétendre qu'il s'agit d'une antique partie de la Géorgie
dans laquelle les Russes auraient installé des Ossètes au XIXe siècle. D'un autre côté, on sait à quelles exactions injustifiables peuvent mener ces considérations historiques (cf. les Serbes
et le Kossovo en 1999)... Bref, tant que je n'aurai pas rencontré le type polyglotte et non natif de la zone, titulaire de la thèse de doctorat sur le sujet, je préfère m'abstenir.
2. Dans le conflit russo-géorgien en soi, il est difficile de donner une supériorité morale à l'un ou l'autre des deux adversaires: les deux semblent avoir essayé de jouer au plus
fin. Le Président géorgien réélu dans des conditions douteuses en janvier et entaché par des scandales de corruption, ne semble guère sympathique. Que dire de la Russie de Poutine qui l'est encore
moins ! Sur cette question, avantage tout de même à la Géorgie parce qu'elle est le petit face au grand et qu'entre David et Goliath, on préfère en général David même s'il est peu
recommandable.
3. Pour ce qui est des implications géopolitiques du conflit, en revanche,
si on raisonne en Européen, je vois mal comment on peut soutenir le point de vue russe.
Certains se mettent en empathie avec Moscou, la considérant comme en légitime défense face à l'encerclement progressif de son territoire par une OTAN non dépourvue d'agressivité. Et je veux
bien reconnaître que les menées de l'administration Bush en Europe de l'Est et dans le Caucase sont pour le moins excessives.
Cependant, si les Américains avancent leurs pions dans ces zones, c'est qu'il y a une demande. Ces pays, si souvent envahis ou opprimés par la Russie puis l'URSS, ne font aucune confiance à
la nouvelle Russie (et on peut les comprendre quand on voit le profil de Vladimir et ses amis). Il sont en attente d'une très forte protection contre toute menace éventuelle à leurs frontières.
Cette protection devrait venir de l'Union européenne, d'une Europe de la défense forte, unifiée, crédible, efficace et réactive. Cette Europe existe-t-elle ? Non ! Plus que jamais: non !
Donc mettez-vous à la place des états-majors polonais, baltes ou roumains (sans même parler des ukrainiens ou des géorgiens), qu'est-ce qu'il vous reste comme option ? Attendre en bonne
victime consentante que l'ours russe reprenne suffisamment de force pour venir vous griffouiller voire vous manger tout cru d'ici quelques années ou tenter d'aller vous réfugier dare-dare sous les
ailes du seul grand prédateur crédible, j'ai nommé "l'aigle américain" ? La réponse coule de source.
Face à ça, que faire de la part de l'Europe occidentale ? Se contenter comme l'avait fait si maladroitement Chirac de pousser de temps en temps une beuglante contre ces sales Roumains
pro-américains tout en tapant dans le dos de Vladimir ? Ou bien essayer calmement de considérer enfin les nouveaux pays membres d'Europe centrale et orientale comme des partenaires à part entière
dont le point de vue doit être pleinement pris en compte ?
Accepter l'entrée dans l'Union Européenne de ces pays a, selon moi, pour conséquence de devoir être désormais solidaires de leur intégrité et de leur souveraineté. La peur d'être abandonné
en rase campagne par une Europe occidentale qui estimerait que le destin de ses marches orientales est moins important que ses bonnes relations avec le géant russe, est encore très présente en
Europe de l'Est. Et elle me paraît totalement légitime.
On appelle cela le
syndrôme de Munich.
AJOUT (14/08): dans Libération de ce matin, une analyse intelligente et équilibrée de Bernard Guetta (avec le bémol qu'elle sous-estime les gages que nous devons donner aux Pays de l'Est) qui devrait tous nous réconcilier, non?